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Autoportrait en mille-feuilles

Mis à jour : 19 avr. 2019


Pour être né en 1949, je n'ai pas connu la guerre strictement parlant, mais avec deux grands-pères présents au Chemin des Dames en 1917, et les bombardements par les Alliés de ma ville natale du Creusot en 42 et 43 dont un obus conservé dans le jardin grand-paternel fut pour longtemps la pièce à conviction à l'intention des petits-enfants, la guerre resta présente dans les esprits pendant plusieurs années avec autant d'acuité que si elle fût d'actualité. En tout cas je suis de la génération des nouveaux-nés pour qui fut distribués les derniers tickets de rationnement justifiés par les restrictions, que ma mère rangeait dans le tiroir de droite du buffet. Je les revois encore.


L’époque veilla également à me faire bénéficier du privilège d'être protégé dès l’âge de 5 ans d’un futur et diabolique penchant pour l'alcoolisme au moyen du verre de lait quotidien imposé dans les écoles par le Président du Conseil de l'époque, Pierre Mendès-France. A vrai dire, il s’est raconté que l’idée lui aurait été suggérée par Jean Raffarin, son secrétaire d’état à l’agriculture et père de Jean-Pierre, le futur ex-premier ministre à tronche de catcheur, dans l’intention de doper les ventes de lait plutôt que par égard pour nos fragiles santé d’enfants d’après-guerre. Il ne m’appartient pas de polémiquer. Quoiqu’il en soit, ce verre de lait national et civique que ma mère faisait chauffer sur le poêle à bois de l’école tous les après-midi et que j’avais le privilège de boire dans mon gobelet d’argent frappé de mes initiales, avec une cuillère de chocolat en poudre en qualité de fils de la maîtresse, fut une mesure prophylactique efficace dont tous ceux qui me côtoient aujourd’hui peuvent reconnaître et témoigner qu’elle a parfaitement rempli son œuvre.


Mon seul horizon dans cette école de Gergy où me suivra plus tard l’éphémère justicière aux mains froides Rachida Dati, se réduisait d’un côté comme de l’autre, à une échappée sans fin sur de généreux champs de topinambours. Aussi, peut-on comprendre qu’entre rationnement, lait de ferme obligatoire et tubercules aussi rustiques qu’envahissants, je sois fatalement disposé à porter le plus vif intérêt aux délices de bouche et aux raffinements de gosier, dans un mouvement paradoxal où l’envie d’exubérance et de profusion le dispute encore aujourd’hui à la discipline de l'économie. C’est que, de la parcimonie à la prodigalité, par l’une ou l’autre face, pour s’y plier ou l’oublier, la culture des restrictions est tenace pour tous ceux qui ont côtoyé les temps de guerre !


Sans chercher à reproduire ici la très sérieuse plaisanterie de Marcel au sujet de ses madeleines hallucinatoires, je peux néanmoins affirmer que je dispose dans mon patrimoine mnésique d’une belle cargaison de flaveurs qui, à défaut de me tenir la plume en érection pour un interminable roman mondain, n’en sont pas moins capables d’exciter diablement les sens gourmands de ma descendance sur plusieurs générations.


En puisant au hasard il me vient le flan de Mamy Regnault, bien cuit dans son plat à gratin ovale en tôle émaillée bleue, sans avoir besoin de pâte pour le contenir, les bords tout gonflés de boursouflures un peu brûlées, qui se mangeait encore tiède avec les doigts ; les gaufres Rita qu'elle faisait elle-même, la pôchouse de Mémère, originaire du Doubs, et son civet de lapin du dimanche, qui allait cuire toute la matinée pendant la messe sur la cuisinière à bois, avant d’aller au plat entre ses croûtons dorés, après que la bestiole eût été sacrifiée pendue par les pattes arrières sous le hangar de la basse-cour pour être saignée et donner son sang dans un bol avec du vinaigre tandis qu’il m’incombait de la tenir comme je pouvais par les pattes de devant durant le sacrifice ; le bol de tapioca de ma mère, plein de raisins secs, de tranches de banane et parfumé au rhum, qu’elle me donnait à manger au lit quand j'étais malade ; le crâpiau aux treuffes (omelette aux pommes de terre) du Creusot et le pâté en croûte de Marie-Louise ; les tartines de crème épaisse saupoudrées de sucre cristallisé et distribuées largement pour les quatre-heures à la ferme de Saint-Nicolas ; le gratin de pomme à la béchamel, le nègre en chemise, la salade à l’huile chaude et à l’estragon du jardin de Pépé, les frites à la crème, le gâteau de foie à la sauce tomate, les œufs en meurette, les escargots de ma tante de Bourgogne, ramassés comme il se doit après juin dans les talus mouillés de pluie le long des paquiés, les escapades en Beaujolais toutes en rire et facéties chez l’oncle Henri et ses divins Morgon, Chiroubles et Juliénas comme il ne s’en trouve plus aujourd’hui...



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