Rechercher

Autoportrait en mille-feuilles


Pour être né en 1949, je n’ai pas connu la guerre strictement parlant, mais avec deux grands-pères présents au Chemin des Dames en 1917, et les bombardements par les Alliés de ma ville natale du Creusot en 42 et 43 dont un obus conservé dans le jardin grand-paternel fut pour longtemps la pièce à conviction à l’intention des petits-enfants, la guerre resta présente dans les esprits pendant plusieurs années avec autant d’acuité que si elle fût d’actualité. En tout cas je suis de la génération des nouveau-nés pour qui fut distribués les derniers tickets de rationnement justifiés par les restrictions, que ma mère rangeait dans le tiroir de droite du buffet. Je les revois encore.


L’époque veilla également à me faire bénéficier du privilège d’être protégé dès l’âge de 5 ans d’un futur et diabolique penchant pour l’alcoolisme au moyen du verre de lait quotidien imposé dans les écoles par le Président du Conseil de l’époque, Pierre Mendès-France. A vrai dire, il s’est raconté que l’idée lui aurait été suggérée par Jean Raffarin, son secrétaire d’état à l’agriculture et père de Jean-Pierre, le futur ex-premier ministre à tronche de catcheur, dans l’intention de doper les ventes de lait plutôt que par égard pour nos fragiles santé d’enfants d’après-guerre. Il ne m’appartient pas de trancher. Quoiqu’il en soit, ce verre de lait national et civique que ma mère faisait chauffer sur le poêle à bois de l’école tous les après-midis et que j’avais le privilège de boire dans mon gobelet d’argent frappé de mes initiales, avec une cuillère de chocolat en poudre en qualité de fils de la maîtresse, fut une mesure prophylactique efficace dont tous ceux qui me côtoient aujourd’hui peuvent reconnaître et témoigner qu’elle a parfaitement rempli son œuvre.


Mon seul horizon dans cette école de Gergy où me suivra plus tard l’éphémère justicière aux mains froides Rachida Dati, se réduisait d’un côté comme de l’autre, à une échappée sans fin sur de généreux champs de topinambours. Aussi, peut-on comprendre qu’entre rationnement, lait de ferme obligatoire et tubercules aussi rustiques qu’envahissants, je sois fatalement disposé à porter le plus vif intérêt aux délices de bouche et aux raffinements de gosier, dans un mouvement paradoxal où l’envie d’exubérance et de profusion le dispute encore aujourd’hui à la discipline de l'économie. C’est que, de la parcimonie à la prodigalité, par l’une ou l’autre face, pour s’y plier ou l’oublier, la culture des restrictions est tenace pour tous ceux qui ont côtoyé les temps de guerre !


Sans chercher à reproduire ici la très sérieuse plaisanterie de Marcel au sujet de ses madeleines hallucinatoires, je peux néanmoins affirmer que je dispose dans mon patrimoine mnésique d’une belle cargaison de flaveurs qui, à défaut de me tenir la plume en érection pour un interminable roman mondain, n’en sont pas moins capables d’exciter diablement les sens gourmands de ma descendance sur plusieurs générations.


En puisant au hasard il me vient le flan de Mamy Regnault, bien cuit dans son plat à gratin ovale en tôle émaillée bleue, sans avoir besoin de pâte pour le contenir, les bords tout gonflés de boursouflures un peu brûlées, qui se mangeait encore tiède avec les doigts ; les gaufres Rita qu'elle faisait elle-même, la pôchouse de Mémère, originaire du Doubs, et son civet de lapin du dimanche, qui allait cuire toute la matinée pendant la messe sur la cuisinière à bois, avant d’aller au plat entre ses croûtons dorés, après que la bestiole eût été sacrifiée pendue par les pattes arrières sous le hangar de la basse-cour pour être saignée et donner son sang dans un bol avec du vinaigre tandis qu’il m’incombait de la tenir comme je pouvais par les pattes de devant durant le sacrifice ; le bol de tapioca de ma mère, plein de raisins secs, de tranches de banane et parfumé au rhum, qu’elle me donnait à manger au lit quand j'étais malade ; le crâpiau aux treuffes (omelette aux pommes de terre) du Creusot et le pâté en croûte de Marie-Louise ; les tartines de crème épaisse saupoudrées de sucre cristallisé et distribuées largement pour les quatre-heures à la ferme de Saint-Nicolas ; le gratin de pomme à la béchamel, le nègre en chemise, la salade à l’huile chaude et à l’estragon du jardin de Pépé, les frites à la crème, le gâteau de foie à la sauce tomate, les œufs en meurette, les escargots de ma tante de Bourgogne, ramassés comme il se doit après juin dans les talus mouillés de pluie le long des paquiés, les escapades en Beaujolais toutes en rire et facéties chez l’oncle Henri et ses divins Morgon, Chiroubles et Juliénas comme il ne s’en trouve plus aujourd’hui...



Plus tard, quand je crus pouvoir enfin valider mon passage du statut d’adolescent à celui d’adulte, la déconvenue fut telle que je pris le parti de m’exiler. Ce fut pour le pays de la reine kabyle Lalla Fatma N’Soumer.

Le train d’Alger à Bougie qui m’y emmène s’arrête tous les cent mètres ; une baraque en démolition, un abri désaffecté, tout est bon pour faire une gare. Il ne fera qu’un trajet dans la journée, depuis des années qu’on ne compte plus il a pris ses habitudes.

Il s’excite par moment et se traine à d’autres sans raison apparente, et aux arrêts les gosses s’accrochent aux bastingages. Tout fier, il double les ânes et les moutons.

Le train de Bougie est comme un vieux piano de New-Orleans, vieillot et attachant.

L’homme assis en face de moi avec son fils sort une serviette à carreaux de son sac et l’étale sur ses genoux, puis un œuf cuit dur qu’il écaille précautionneusement sans laisser tomber de coquilles. Il me le tend, je refuse poliment mais il insiste. Embarrassé, mal à l’aise, je me résous à le prendre et le manger sous ses yeux et ceux de l’enfant.

Pourquoi ce don à un inconnu de l’œuf qui leur était destiné ?

Je m’arrête au mille et unième arrêt, Aomar, dont la gare s’efface dans l’aridité des buissons maigres, pour un bus qui me conduit à mon lycée d’affectation.

J’ai deux ans pour confronter mes idées préconçues à la réalité.


J’ai vite appris à dire Saha, Labès, Wesh rak, Sabah el kheir, et je me suis touché le cœur, la bouche et le front de la main qui avait serré celle de l’autre ; j’ai porté le burnous en hiver ; j’ai respiré chaque semaine les vapeurs suffocantes du hammam de Tizi Ouzou ; j’ai découvert d’inattendus couscous aux pommes de terre et aux haricots secs ; j’ai reçu le bol de chorba pour l’Aïd, tendu d’une main furtive par la porte à peine entrouverte ; je suis allé voir là-bas sur la colline le cimetière abandonné des colons et ses tombes ouvertes ; j’ai arpenté les ruelles la nuit avec Youssef à la recherche des youyous pour nous joindre à la fête ; j’ai appris avec Aïcha les qalb elouz et les makrout ; j’ai vu les mandariniers sous la neige et les singes magots dans les cèdres du Djurdjura.

J’ai mangé des bonites à Azzefoun et dormi sur la plage sous les caroubiers ; j’ai écouté les souffrances de Kheira sans pouvoir m’en mêler ; je me suis lassé des appels du muezzin ; j’ai reçu la belle amitié de l’élève Boukhalfa ; j’ai vu de la tristesse dans les yeux d’une jeune mariée le jour de ses noces ; je suis allé dans la campagne avec d’autres roumis récupérer pour les dépecer et les cuisiner les sangliers abattus par les hommes qui ne les mangeaient pas, protégeant leurs récoltes d’olives; je suis allé jusqu’au Tassili N’Adjjer et l’Ahaggar et j’ai attendu dans la nuit glaciale à l’abri précaire des murs de l’ermitage où finit Charles de Foucauld l’éblouissement du soleil levant sur l’Assekrem.

J’ai lu Nedjma et d’autres pages de Kateb Yacine, Nabile Farès, Abdallah Laroui, Mohamed Dib dont la fille sera bien plus tard ma collègue de travail, Fadéla M’Rabet et Maurice Maschino, Germaine Tillon l’ethnologue…

Et j’ai éprouvé la solitude de l’oued asséché.

L’exil était une illusion. Ici ne sera jamais chez moi.


Puis ce fut le temps passionnément fébrile où la volonté de mettre les mots en action exigeait de réaliser une œuvre qui nous transportât dans le monde entre Éros et Cosmos.

Pour parvenir à ce topos pressenti et inexploré, la voie qui s’imposa par raison autant que par conviction fut celle d’un paradoxal retour vers l’inconnu. Retour aux sources des choses communes, retour à la terre, retour au sens du plaisir et au plaisir des sens, retour à la spontanéité des élans et la simplicité des liens.

Les slogans étaient prometteurs mais l’épreuve ne fut pas toujours portée par un fleuve tranquille, et il ne fut épargné à personne de connaître le temps des orages. Pour se garder de l’exil intérieur et l’incommodité d’être réduit à soi-même, pour échapper au devenir en panne et la pensée recluse, on pouvait tenir à portée de mémoire l’épitaphe de René Daumal en manière de manifeste, qui commence par : « Je suis mort parce que je n’ai pas le désir... » et se termine ainsi : « ...Désirant devenir, on vit » ; ou encore la petite tragédie facétieuse de cet autre poète de l’exigence du drôle de nom de Géo Norge, racontant comment l’infortuné Victor périt lentement dans sa prison d’idées où il s’était enfermé lui-même, pour avoir tout bêtement oublié d’y aménager une porte de sortie.

Avec le temps il était inévitable d’en venir à adopter l’idée d’enfiler son costume à l’endroit.

Embarqué volontaire dans cette épopée fondatrice je balisai mon chemin d’une suite d’engagements professionnels et sociaux dont le nombre a pu prêter à sourire. Dilettante ? Oui, absolument, et je le revendique, puisque ce mot venu de l’italien dilettare (faire plaisir) d’où provient également notre mot délecter, désigne celui qui « prend plaisir à quelque chose ». Entre l’accompagnement au quotidien de jeunes en rupture de normalité et l’élevage laitier, la programmation informatique et la fabrication fromagère, l’enseignement de la gestion comptable, l’ébénisterie, la direction d’équipe et d’établissements sociaux, la restauration et d’autres encore, il n’y a jamais eu de place pour un seul emploi alimentaire.


Et c’est sans doute ce périple, plus cohérent qu’il n’y paraît, qui m’autorise depuis quelques années à prendre toujours du plaisir à combiner régime de retraite avec une activité libérale de gestion et l’accueil des hôtes à la Maison des Tamaris.


31 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout